L'Hocine Ukerdis
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Soir d’Algérie
Canaries - Tizi-Ghennif (Tizi-Ouzou) : Les villages de la soif
samedi 2 août 2003
L’arch Aït-Itchir, la plus grande région de la commune de Tizi-Gheniff, est composé d’un ensemble de villages drus cramponnés au massif moutonneux des collines. C’est aussi une démographie qui pèse lourd sur la balance électorale des prétendants aux rênes de la commune. Un autre point saillant : une jeunesse empêtrée dans un marasme crasseux et sombre.
Des bambins se baignent dans la poussière à longueur de journée bravant la canicule en shootant joyeusement dans un tas de chiffons ficelés en guise de ballon s’en foutant royalement de la propreté et des ennuis de ce monde. La région a bien bénéfi- cié de la réalisation d’un réseau AEP mais la canalisation est entamée par la rouille. L’eau n’arrive plus. La majorité des villageois, résignés, se contentent d’égrener à quand remonte la dernière goutte échappée du robinet : trois semaines, un mois, deux mois...
Les repères se perdent dans les méandres de la soif et de la crasse. Pourquoi donc l’eau arrive rarement aux villages de Tizi-Gheniff ? Pourquoi arrive-t-elle par occasion et si parcimonieusement que les citoyens des différents villages se chamaillent, s’accusent, tel a ouvert telle vanne, tel autre l’a fermée ? Il eut fallu que ce soit des citoyens qui se penchent sur le problème et déterminent les piquages anarchiques et les piratages sur la conduite principale à la place des fonctionnaires des services concernés. Aussi bien que la pluviométrie généreuse ait renouvelé les nappes qui peuvent couvrir les besoins de la population, cette dernière observe le robinet désespérément sec qui devient incongru et inutile. Résultat d’une mauvaise gestion, de l’incompétence et de l’incurie des responsables.
Faute de mieux, les citoyens de ces villages s’approvisionnent en eau à partir de puisards creusés sur les terrasses alluviales de l’oued D’hous. Ils parcourent ainsi jusqu’à 4 km à dos de baudets qui sont mis à rude épreuve. A longueur d’année, des cohortes d’ânes dévalent les pentes abruptes avec quatre jerricans harnachés sur le bât, indifféremment de jour comme de nuit. Il faut rappeler que cette eau est polluée ou susceptible de l’être puisque les égouts de la ville de Tizi-Gheniff se déversent dans l’oued D’hous. L’analyse de l’eau de ces puits a décelé la présence de matières fécales.
Les maladies à transmission hydrique guettent sournoisement. Loin de tout scénario catastrophique, faudrait-il, messieurs les responsables, attendre que la typhoïde et le choléra se déclarent pour intervenir et ensuite invoquer la fatalité et la faute du citoyen qui s’est abreuvé à une source pestilentielle ? Dans vos bureaux climatisés, feutrés d’ouate, aménagés en empyrées amniotiques, en tchatchant à travers vos portables sur vos petites et mesquines affaires, entendez- vous, vous souciezvous des affres d’une population qui ne peut même pas s’assurer un minimum décent d’hygiène faute d’eau ? Ou alors, attendezvous que la misère atteigne son paroxysme en déclenchant des émeutes de la soif pour venir promettre du vent et justifier vos inconséquences par d’occultes manipulations ? Au-delà de ces navrantes vicissitudes, les responsables, élus et hauts fonctionnaires n’utilisent la seule marge d’initiative qui leur est dévolue que pour assurer la perfusion d’un système gangrené qui leur verse de misérables subsides.
Un inique système qui se nourrit de l’injustice. Une immonde injustice, profonde et accablante qui engendre ses corollaires excroissances : l’échec latent et perpétuel, la perte totale de confiance, une vision aigrie, cynique et blasée, une médiocrité endémique. Et la répression sauvage de la moindre velléité à réagir. Les serviteurs du système honni continuent avec acharnement à désertifier cette terre et la transforment en une hideuse cour de miracles en procédant à la trépanation et à la déculturation systématique d’une jeunesse qui tente désespérément d’y échapper.
Aliouane Mohamed
Source : Le Soir d’Algérie du 02/08/2003
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